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La terre dans la bouche
Le monde sensible est un vivant

Séminaire du 27 mars 2007

Le vivant contient en lui tous les vivants. Le Timée formule cette thèse que nous retrouvons dans la légende de Krishna, mangeur de terre, dans la bouche duquel sa mère voit l'univers de tous les vivants.

Charles Malamoud, «Cosmologie prescriptive. Observations sur le monde et le non-monde dans l'Inde ancienne», Le Temps de la réflexion, X, 1989 (Le Monde), Paris, Gallimard, pp.303-325. Repris dans Charles Malamoud, La Danse des pierres. Etudes sur la scène sacrificielle dans l'Inde ancienne, Paris, Seuil, 2005.

«L'enfant Krishna ouvre toute grande la bouche, et sa mère y voit l'Univers tout entier des êtres mobiles et immobiles… Hylozoïsme constitutif du monde sensible, vision du monde attribuant au monde une vie propre. Un même élément constitutif de la cosmologie grecque ancienne est décrit dans le Timée de Platon; je vais m'en inspirer pour interpréter les faits indiens.»

Luc Brisson traduit Timée, 30d1-31a1 de la façon suivante:

«En effet, un tel modèle enveloppe /279/ et contient en lui-même tous les vivants intelligibles, de même que ce monde-ci nous contient et, avec nous, tout ce qu'il y a de vivants visibles. Donc le dieu, ayant décidé de former le monde le plus possible à la ressemblance du plus beau des êtres intelligibles et d'un être parfait en tout, en a fait un vivant unique visible, ayant à l'intérieur de lui-même tous les vivants qui sont par nature de même sorte que lui.»

Luc Brisson, Le Même et l'autre dans la structure ontologique du Timée de Platon, Paris, Klincksieck, 1974, pp.278–280. Cf. Jackie Pigeaud, L'Art et le vivant, Paris, Gallimard, 1995, pp.52–55.

Cet univers vivant qui sert de modèle aux vivants sensibles et qui les contient en lui est plus que le monde sensible au sens strict, mais moins que le monde intelligible. D'un premier point de vue (sous notre regard), il se compose de tout ce qu'il y a de vivants visibles. Mais d'un autre point de vue (libéré des apparences sensibles), il se compose de toutes les formes intelligibles qui constituent les vivants.

Cette dialectique entre le monde sensible et l'autre du monde, dans le domaine indien, prend la forme d'une dialectique entre le brahman et la mâyâ. Je retiens essentiellement, de cette comparaison, la structure en abyme — le vivant qui contient en lui tous les vivants — retrouvée dans la légende de Krishna, mangeur de terre, dans la bouche duquel sa mère voit l'Univers de tous les vivants.