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Le rapport à la Terre en sanskrit
Problématique du yogakṣema

7 mars 2009

L'un des mots courants pour dire «la terre, soil of the earth» est ksiti (fém.), dont le sens premier (dictionnaire étymologique de Mayrhofer) est «séjour, habitat, habitation, Wohnsitz, abode». Le verbe est ksi-, kseti, ksiyati «il habite, wohnt, dwells». Dérivés : ksitih (la terre), ksetram «le sol, la propriété foncière; Boden, Grundbesitz; soil, landed property», ksemah (étudié ci-dessous).

Georges Dumézil, Les Dieux souverains des Indo-Européens, Paris, Gallimard, 1977, pp.29-30: citation, traduction et commentaire p.33, d'un hymne spéculatif du Véda, RgVeda 10, 125, strophe 4:

«C'est par moi qu'il mange nourriture (annam), celui [= l'homme, tripartite: corps-parole-pensée] dont la vue discerne [pensée], celui qui respire [corps], celui qui entend la chose dite [parole]. Sans s'en rendre compte, c'est sur moi [la déesse Parole] qu'ils vivent tranquillement (ksiyanti)...»

(comm. p. 33) «Ainsi les strophes 4, 5 et 6, les seules avec la seconde moitié de la seconde qui concernent l'humanité, sont dominées l'une par le substantif anna «nourriture» et la racine ksi- «vivre installé, tranquille et prospère» [*] ; la suivante par les noms des deux variétés de l'homme sacré, brahman et rsi; la troisième par les expressions «je tends l'arc» et «je fais le combat»: ce sont là (dans l'ordre 3, 1, 2) les signalements des trois activités qui, à cette époque de l'histoire de l'Inde, /34/ sont en train de se durcir en classes sociales...»

«Ainsi... [il y a dans cet hymne spéculatif] reconnaissance des trois fonctions — administration du sacré, action guerrière, économie — dont l'harmonie hiérarchisée est nécessaire pour que la société vive, et ces trois fonctions sont celles qui, en divers points du domaine indo-iranien — notamment dans le tableau indien bien connu des brâhmana, des ksatriya et des vaisya —, ont produit une répartition, effective ou idéale, des /35/ hommes en prêtres, guerriers et producteurs (ceux-ci précisés selon l'économie du moment) [en l'occurrence dans l'Inde védique : économie agraire, d'où l'accent mis sur le rapport à la Terre].»

Cf. Dumézil, ibidem p. 75 : ksema «occupation tranquille du territoire et des biens qu'il porte», et p.218 : «une vie tranquille et prospère (ksi-) de la masse (vis-, aussi essence de la troisième classe sociale [vaisya])».

[*] Ici une note de Dumézil nous réfère à Armand Minard, Trois énigmes sur les cent chemins. Recherches sur le Satapatha-Brâhmana, Tome II, Paris, De Boccard, 1956, p.226, §603a:

«vis-ah 'les clans', 'c'est-à-dire l'ensemble de la population subordonnée aux deux classes dirigeantes qui se partagent la souveraineté spirituelle et temporelle' (Renou). La troisième fonction est... non seulement santé et jeunesse... mais abondance en hommes et en biens (le couple asyndétique prajâ pasavah), càd. masse sociale et richesse économique, et aussi attachement au sol, à cette jouissance paisible et stable des biens qui s'exprime en sanscrit par l'importante racine ksi- ...

yogaksema 'paix et libre jouissance des biens' (Renou), 'biens, tant conquis par la guerre qu'acquis pacifiquement' (Renou), 'absence d'ennuis et séjour confortable' [glose en pâli] (Bloch).»

Rai Bahadur Amarnath Ray, Yogakṣema, Bulletin of the School of Oriental Studies, University of London, Vol.7, No.1 (1933), pp.133–136.

M. B. Emeneau, Reviewed work: Selections from Classical Sanskrit Literature, with English Translation and Notes by John Brough, Journal of the American Oriental Society, Vol. 72, No. 4 (Oct. - Dec., 1952), pp.197–200.

yogaksema-, as often, is difficult because of lack of particularity in the context, but yogaksemârtham hardly means "for your ease and comfort," even though this might fit the context, in which Satyavant is too weak to carry the ax and Sâvitrî carries it yogaksemârtham. The long excursus on yogaksema by Hanns Oertel, The Syntax of Cases in the Narrative and Descriptive Prose of the Brâhmanas I, pp. 223-232, is concerned with the Vedic use only. However, it is clear that an epic passage can have, at the most general, some such meaning as "welfare, well-being," i. e. she carried the ax "for their welfare," to guard them from danger. A more particular meaning of the traditional kind – "Erhaltung des Vermogens," "security of possession, security of property, keeping safe of property" – ought, and may, refer to keeping the ax from being lost or stolen! Then: "You can fetch the fruits from here tomorrow; but this ax of yours I'll [not leave behind, but] carry, to keep it safe."

Note comparative sur la «Possession» en droit romain

La possession est le fait d'exercer des actions positives sur un bien en se comportant comme un propriétaire mais sans en détenir le pouvoir de droit. Traditionnellement la possession comprend deux éléments:

  1. le corpus qui consiste à effectuer des actes matériels sur la chose: habiter une maison, cultiver et moissonner un champ, couper du bois dans une forêt;
  2. l'animus qui est l'élément intentionnel qui fait que le possesseur se sente propriétaire.

Pour qu'une possession soit dite «utile» et puisse déboucher sur une véritable propriété elle doit être:

  1. continue : le possesseur doit avoir un usage normal et régulier de la chose ;
  2. publique : le possesseur doit se comporter en public comme le véritable propriétaire ;
  3. paisible : l'entrée en possession doit avoir eu lieu sans violence ;
  4. non équivoque : il ne doit pas y avoir ambiguïté sur le comportement du possesseur.

Extraits de l'entrée POSSESSION rédigée par Jean-Marc Trigeaud, dans Sylvain Auroux, ed., Encyclopédie Philosophique Universelle, II. Les Notions philosophiques, tome 2, Paris, PUF, 1990.

Distinguer possession et propriété

Cf. Jean-Marc Trigeaud, La Possession des biens immobiliers. Nature et fondement, Paris, Economica, 1981.

«Transmise à l'ensemble des droits qui s'en inspirent, c'est en droit romain qu'est apparue la notion de possession, pour désigner une institution voisine et concurrente de la propriété… Dans l'interprétation subjectiviste qui domine aux Temps modernes, en accord avec la lecture que les romanistes (essentiellement Savigny) ont proposé du droit romain, la possession se présente à la ressemblance du droit subjectif de propriété, comme un pouvoir d'action (corpus) sur un immeuble d'autrui accompagné de la volonté d'en devenir propriétaire (animus domini)…»