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La réglisse, liquorice, Glycyrrhiza glabra
«Ingrédient clé» dans Menosan

Entre ethnopharmacologie et Ayurvéda

Séminaire du 7 février 2013

D'après la présentation publiée sur le site de Himalaya, il y a trois ingrédients clés (key ingredients) dans le Menosan, médicament d'inspiration ayurvédique inventé et commercialisé par Himalaya, dont les indications sont les troubles de la ménopause. Trois ingrédients sont ainsi mis en vedette dans la publicité d'Himalaya: Ashoka (Saraca indica), Shatavari (Asparagus racemosus), Yasthimadhu (la réglisse, Glycyrrhiza glabra).

Le rôle clé de Ashoka et Shatavari dans Menosan se justifie aisément [1] par leur position dans le catalogue des 173 plantes médicinales employées à Himalaya, [2] par leurs propriétés biomédicales mises en évidence par la recherche en ethnopharmacologie, et [3] par des références textuelles à la matière médicale ayurvédique en sanskrit. A leur sujet, je donnerai seulement à titre d'exemples quelques justifications qu'on pourrait aisément compléter.

J'insiste au préalable sur l'intérêt de la distinction que je fais entre trois types de raisons justifiant chez Himalaya qu'on incorpore tel ou tel ingrédient à un médicalement donné.

[1] Himalaya fonctionne sur la base d'un catalogue de 173 plantes médicinales qui ont chacune en général une indication thérapeutique spécifique. Ce catalogue est le résultat d'une prospection effectuée dans la matière médicale ayurvédique traditionnelle, comme le prouve le fait que la désignation principale de chacune de ces 173 plantes est le nom sanskrit principal sous lesquelles elles sont connues dans les textes sanskrits de matière médicale.

[2] Des propriété biomédicales sont attribuées à ces plantes en employant le vocabulaire de l'ethnopharmacologie contemporaine comme lorsqu'on dit que la Shatavari et le Yashtimadhu ont «des effets œstrogènes». Ce sont là des raisons de l'utiliser qui sont d'un autre ordre que la prospection définie en [1] et qui relèvent au contraire de la recherche en ethnopharmacologie. Il faudrait étudier la documentation préalable à l'invention du médicament, la collection de ce que l'on appelle chez Himalaya les research papers, pour vérifier si certaines des propriétés biomédicales de ces plantes ont été découvertes à Himalaya au terme d'un authentique travail de «recherche» ethnopharmacologique fondée sur des expériences scientifiques, ou s'il ne s'agit pas plutôt du résultat d'une simple «prospection» effectuée en bibliothèque dans la littérature ethnopharmacologique existante.

[3] Une part importante de ce qui est écrit dans la présentation des médicaments chez Himalaya relève d'un troisième type d'analyses justificatives, ce sont les Indications (les indications thérapeutiques), tantôt brèves comme pour Menosan tantôt bavardes comme pour Himcospaz, que je peux commenter par référence aux textes sanskrits dont je suis persuadé que ces indications thérapeutiques en anglais sont des traductions ou des adaptations.

Du point de vue épistémologique, linguistique, historique et anthropologique, une enquête serait fructueuse sur la façon dont se combinent ces trois types de raisons de choisir et d'incorporer telle et telle plante dans l'invention d'un médicament chez Himalaya. Pour commencer, voici des exemples de types [1], [2] et [3] concernant Menosan.

[1] Dans le catalogue des 173 plantes chez Himalaya: Ashoka est un «tonifiant de l'utérus»; Shatavari «restaure l'équilibre hormonal»; le binôme Ashoka-Shatavari entre comme key ingredients non seulement dans Menosan mais aussi dans Evecare et la synergie entre ces deux ingrédients clés, présentés comme complémentaires, est un spécifique des troubles gynécologiques.

[2] Citons par exemple cette référence à la recherche en ethnopharmacologie pour Shatavari: "The plant contains triterpene saponins called Shatavarin I-IV, which support the body's own natural production of estrogen." Cette découverte ethnopharmacologique justifie donc sa prescription dans les troubles de la ménopause, à la fois comme Pure Herb (Shatavari) et dans Menosan et Evecare.

[3] Je donnerai comme exemples parmi d'autres possibles deux références aux textes sanskrits de matière médicale: śatāvarī est śukrastanyakarī, ce qui signifie exactement en sanskrit qu'elle «stimule les sécrétions sexuelles» (śukralā, śukrakarī), en particulier œstrogènes, et qu'elle est «galactogène» (stanyakarī); aśoka est un remède spécifique de asṛgdara, la «ménorrhagie».

On pourrait multiplier les justifications de type [2] et de type [3] pour démontrer que la recherche ethnopharmacologique contemporaine converge avec l'histoire naturelle indigène sédimentée dans les textes sanskrits pour confirmer le rôle clé de Ashoka et Shatavari dans la thérapeutique des troubles de la ménopause.

Une fois justifié le lien entre Ashoka, Shatavari et la ménopause, le reste des propriétés attribuées à ces deux ingrédients me paraissent avoir été formulées après coup, je veux dire après que la structure du médicament ait été fixée. Je lis en effet toujours dans la fiche de présentation de Menosan:

"Ashoka Tree (Ashoka) has potent antimicrobial properties that combat common microorganisms responsible for urinary tract infections (UTIs). Postmenopausal deficiency of estrogen increases the risk of recurrent UTIs. The herb helps to alleviate UTIs and its symptoms.

Asparagus (Shatavari) has estrogenic properties, which alleviate symptoms of menopause, including anxiety, depression, mood fluctuations, insomnia, weight gain, irritability and loss of bladder control."

La documentation préparatoire à la mise au point du Menosan démontrerait peut-être que les propriétés antimicrobiennes de l'Ashoka et le pouvoir anti-dépresseur de la Shatavari ont été découvertes chez Himalaya par une vraie recherche ethnopharmacologique, mais j'en doute fort. Je suis quasiment certain, au contraire, que les deux paragraphes cités ne font que traduire en anglais et dans la langue biomédicale ce qu'on peut lire dans les textes sanskrits de matière médicale ayurvédique. Là encore je cite seulement deux exemples parmi d'autres possibles.

Confirmant les propriétés anti-infectieuses et anti-microbiennes attribuées à Ashoka, on peut lire par exemple dans le Bhāvaprakāśa:

kṛmiśophaviṣāsrajit /

«[L'écorce de Ashoka] élimine les micro-organismes (kṛmi), l'œdème et les empoisonnements du sang (viṣāsra).»

L'anglais combat common microorganisms est une traduction exacte et fort habile du sanskrit kṛmijit «élimine les krimi», et l'anglais infections est une traduction exacte et fort habile de viṣāsra «sang empoisonné», adaptée au lecteur de langue anglaise en plaçant les indications thérapeutiques dans des situations concrètes: «infections… des voies urinaires» (urinary tract infections), là où dans le discours traditionnel en sanskrit la situation concrète (une femme souffrant d'infection urinaire) ou le contexte d'énonciation (le complément de nom des voies urinaires) reste toujours sous-entendu.

Confirmant ce qui est dit de Shatavari, qui soulage dépression, humeurs noires, prise de poids, irritabilité et incontinence, on peut lire ce vers du Dhanvantarinighaṇṭu:

sahasraviryā medhyā tu hṛdyā vṛṣyā rasāyanī /

«La Sahasravirya (synonyme de Shatavari) est un anti-dépresseur (medhyā), un stimulant (hṛdyā), elle restaure la libido (vṛṣyā), elle donne une seconde jeunesse (rasāyanī).»

Ma traduction est parfaitement exacte tout en transposant les indications d'un discours abstrait en sanskrit, les mots medhyā «bon pour le mental» ou vṛṣyā «bon pour la puissance sexuelle», dans un discours matérialisant, individualisant et biologisant qui est le nôtre aujourd'hui (les anti-dépresseurs, la libido).

Ma thèse, qui relève à la fois de la sociolinguistique et de l'épistémologie, est que la transposition d'un monde culturel (l'Ayurvéda traditionnel) à un autre monde culturel (la pharmacie industrielle développée sur un modèle et dans un langage biomédical) s'opère en contextualisant les substantifs abstraits qui prolifèrent en sanskrit. La traduction du sanskrit à l'anglais est ici la transposition d'un discours par mots abstraits comme «microorganisme», «empoisonnement», «le mental» ou «la puissance sexuelle», dans un discours où l'imagerie implicite est revivifiée au moyen de termes techniques empruntés à la médecine et la psychiatrie d'aujourd'hui: recurrent UTIs, les anti-dépresseurs. Ma thèse est qu'il s'agit ici ni plus ni moins que d'une habile traduction.

C'est le troisième ingrédient clé dans Menosan qui me paraît poser un problème épistémologique intéressant. Yashtimadhu, la réglisse, qui chez Himalaya est commercialisé sous la forme de Pure Herb et qui est un ingrédient clé aussi dans HiOra SG Gel (contre les mouth ulcers), ne se situe pas sur le même plan que l'Ashoka et la Shatavari. C'est en effet qu'aucune justification de type [1] n'est donnée. Est notée cependant sur la fiche consacrée à cette plante une découverte ethnopharmacologique qui fonde une justification de type [2]:

"The phytoestrogens in Licorice have a mild estrogenic effect, making the herb potentially useful in easing certain symptoms of premenstrual syndrome (PMS), such as irritability, bloating and breast tenderness."

Il semble donc que la seule justification du rôle clé de la réglisse dans Menosan soit une découverte ethnopharmacologique, et je serais très heureux qu'un sociologue et historien ayant accès à la documentation préparatoire à l'invention du Menosan confirme qu'il s'agissait bien chez Himalaya de profiter d'une découverte ethnopharmacologique adventice et sans rapport avec la tradition ayurvédique. En elle-même comme en témoigne la présentation de Yashtimadhu Pure Herb, la réglisse est un spécifique des ulcères et ses indications sont: "Hyperacidity, Peptic ulcer, Arthritis, Gastroesophageal reflux disease". Les effets œstrogènes ne sont pas mentionnés.

Cependant, et c'est là une constatation très gratifiante pour l'historien de la pharmacie ayurvédique, non seulement les indications spécifiques de la réglisse (le traitement des ulcères) sont en vedette dans les textes sanskrits, mais plusieurs textes sanskrits de matière médicale ayurvédique enseignent que la réglisse est śukralā, ce qui signifie exactement comme je le disais plus haut qu'elle «stimule les sécrétions sexuelles», en particulier œstrogènes.

Pour conclure, je vois l'invention du Menosan se déroulant en trois phases:

  • prospection dans la littérature ayurvédique;
  • prospection dans la littérature ethnopharmacologique;
  • collecte de confirmations et d'indications thérapeutiques complémentaires dans la littérature ayurvédique.

Bien entendu, cette analyse est tout à fait préliminaire, car je vais maintenant considérer la composition de Menosan dans sa totalité, en recherchant les raisons d'y incorporer chacun des huit ingrédients pris un à un, et aussi les collocations, c'est-à-dire les groupements de deux, trois ou plus de ces ingrédients qui se retrouvent ensemble dans d'autres médicaments à Himalaya et dans des recettes ayurvédiques traditionnelles.