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Autrui dans le monde des vivants

du 5 novembre 2008 au 3 juin 2009

Dans l'hindouisme et le bouddhisme ainsi que dans certaines traditions philosophiques européennes telles que le stoïcisme, le rapport avec autrui est conçu moins comme un lien social que comme un ancrage sur un sol et dans un milieu vivant partagé que j'appellerai une biocénose. Ce n'est pas l'individu humain que je prends pour point de départ de cette enquête philosophique sur notre rapport à autrui située dans des cultures et des langues extra-européennes, mais ce milieu partagé. Sans renier mon identité européenne, je place à l'horizon de mon enquête l'histoire naturelle formulée en sanskrit ou dans les langues vernaculaires de l'Inde, c'est-à-dire les spéculations locales sur les différents règnes de la nature — en particulier les végétaux et les animaux — et tout un ensemble de conceptions et de pratiques qui, à l'époque contemporaine, ont un écho en Occident.

La première question étudiée était l'amitié, pensée, dans la plupart des écoles philosophiques indiennes, à la fois comme un lien naturel entre les vivants et comme un engagement que l'on prend vis-à-vis de soi-même de ne pas faire de mal à autrui, un principe de non-malévolence comme disent les philosophes de la bioéthique. C'est un fait d'histoire croisée que l'influence en Occident depuis les années soixante des méditations bouddhiques sur la non-violence (ahimsâ) et l'amitié (maitrî en sanskrit) définie comme un engagement envers soi-même. Nous avons abordé ensuite le concept voisin de la compassion (karunâ), qui est l'un des états émotionnels mobilisés dans l'art du théâtre (le Nâtyasâstra). Cette approche de la compassion dans le cadre des performance studies contemporaines est l'une des voies les plus originales que nous puissions emprunter dans notre enquête sur autrui dans le monde des vivants.Car nos rapports avec autrui, tels qu'ils sont élaborés dans les traditions savantes de la littérature et des arts vivants dans l'Inde, sont fortement et consciemment théâtralisés. Mais il convient de retirer à la notion de théâtralité toutes ses connotations négatives. La théâtralité est une manière spécifique d'être au monde, dans le monde de la Mâyâ qui est un théâtre des illusions vivantes.

Une seconde série de séminaires furent consacrés aux représentations indiennes du terroir, du milieu de vie et de l'appartenance des êtres vivants à un même sol. J'ai dressé un parallèle entre l'oikeiôsis stoïcienne et le thème sanskrit du desasâtmya, « l'appropriation du lieu à soi-même », qui formule une règle de conduite selon laquelle il faut vivre en accord avec le sol natal. Karl Polanyi a mis en évidence la transformation sur la longue durée des rapports à la terre, qui fit sortir les sociétés traditionnelles de cet entrelacs de fonctions vitales et d'institutions sociales enracinées dans un terroir et qui créa simultanément l'économie de marché, le marché de l'immobilier, le contrat de travail et l'individualisme. J'ai voulu me placer en deçà de cette transformation, à un moment de la civilisation indienne où, pour le dire d'un mot, la Terre, matrice de la vie, est enveloppante. Une belle formule sanskrite définit alors la personne humaine comme samyoga-purusa, « l'homme conjonctif », la personne humaine comme nœud de « conjonctions » (samyoga). Ce cycle de séminaires s'est achevé sur l'étude des concepts juridiques de possession et de jouissance des biens matériels. Nous devons à de grands indianistes et en particulier à Charles Malamoud d'avoir mis en évidence l'inversion qui s'opère entre la substance et la relation, entre la possession et la dette, dans l'Inde traditionnelle où « l'intérêt est préféré au capital », et la dette (qui est un rapport à autrui) valorisée par rapport à la propriété (qui est par définition égoïste). Une distinction cruciale est donc faite entre la propriété et la jouissance d'un bien matériel. Le mot sanskrit bhoga, « jouissance », qui revêt de multiples sens et se prête à de multiples emplois, en vient à désigner en philosophie « l'expérience vécue ». Toutes nos lectures et toutes nos analyses convergeaient sur la spécificité indienne de l'expérience vécue : elle enveloppe « la présence d'autrui en moi ».

En fin d'année nous avons accueilli quatre conférences de Jonardon Ganeri (Sussex), professeur invité à l'EHESS, sur le thème Analytical and Indian Perspectives on the Self.